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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)196

ressortissait de ce nouveau rapport de sens. Mais d'extérieur aux hommes, l'ordre naturel leur devenait intérieur sous la forme de besoins matériels que l'action sociale et la production industrielle permettaient de satisfaire au moyen de l'argent : le salarié ne devait être ni nourri, ni logé, ni vêtu par le planteur. Dans le système esclavagiste, le vide entre les catégories de nature et de culture était comblé par la force de la loi qui attachait l'esclave au maître. Dans le système capitaliste, qui se mettait en place, l'argent devenait le moyen de cette réconciliation. La force physique n'étant plus le fondement du contrôle de la main-d’œuvre, l'obligation extra-légale de l'esclavage perdait sa nécessité. Une obligation économique, celle de satisfaire des besoins matériels humains, obligeait des individus à accepter une condition dépendante. Les salariés étaient forcés par la nécessité économique d'accepter une condition dépendante alors que les esclaves se voyaient contraints de l'accepter sous l'effet de la violence physique. L'abolition de l'esclavage résultait d'un changement de la modalité de la domination de la main-d’œuvre des plantations et non d'un effacement radical de cette domination. Les engagés reçurent un salaire et virent leurs besoins matériels pris en charge par les patrons (vêtement, nourriture, logement). La même contrainte qui caractérisait le système de plantation colonial des années 1800-1840 demeurait entre 1840 et 1880, obligeant à la coexistence des deux systèmes de production et créant l'ambiguïté des rapports de sens qui animaient la société créole. Il s'agissait de la nécessité de maintenir la main-d’œuvre sur son lieu de travail par d'autres mécanismes que ceux de l'apparente loi du marché du travail défavorable à la domination des planteurs esclavagistes. Il faudra attendre les années 1880-1890 pour que deux faits rendent ce jeu possible : Cuba comprendra alors une population de plus de 800 000 habitants et une nouvelle division du travail aura placé le poids de la main-d’œuvre agricole à la charge des colonos de caña. Durant la période de mutation, le travail sous contrat était essentiel, combinant salariat et obligation extra-économique sous la forme du contrat.

Le concept de besoins naturels était idéologique, fondant une image nouvelle, celle de l'homme défini par des nécessités irréductibles, celles de se nourrir, de se vêtir, et de se loger. La vie sociale intervenait comme le moyen de réaliser ces besoins, qui n'étaient en réalité fixés que par la nature et le volume du surplus obtenu. La consommation était déterminée par la production et plus spécifiquement en cette période de mise en place de l'industrie sucrière créole par l'accumulation. Étaient dits besoins fondamentaux humains ceux qui permettaient la simple reproduction de la force de travail. Au libre choix illusoire des colons asiatiques d'accepter un contrat de travail répondait la liberté tout aussi illusoire de consommer. Les Chinois le perçurent lorsqu'ils se plaignirent de la coutume de certains planteurs de leur distribuer des bons d'achat au lieu de salaires. La liberté des esclaves était prétendue inexistante, celle affirmée des travailleurs sous contrat n'était que l'obligation nouvellement créée par l'introduction du salariat d'accepter un engagement et d'organiser eux-mêmes leur survie matérielle. Alors que l'esclave n'était que force de travail, les travailleurs sous contrat étaient à la fois consommateurs et producteurs. Une nouvelle définition de la liberté était mise à

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