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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)198

Les Chinois s'acharnèrent à rendre réels les rapports de sens créés par leur condition sous contrat. Face à la répression des planteurs qui ne visait rien moins que leur anéantissement physique, ils utilisèrent deux moyens que leur offrait la condition salariée : le maniement de l'argent et l'affirmation par la violence de leur droit légitime à la liberté définie suivant la logique sociale capitaliste. Au premier se rapportèrent la formation d'associations de prêt mutuel et l'organisation d'un secteur commercial, la seconde donna lieu aux multiples rébellions des Chinois et à la réapparition des sociétés secrètes cantonaises à Cuba.

La transformation de l'ordre social par la violence faisait partie de l'idéologie politique de la société chinoise. Suivant Jean Chesneaux 520, l'adéquation de l'ordre social et de l'ordre cosmique qui fondait le système social chinois comme image et garantie de l'harmonie générale du monde pouvait être rompue par le mécontentement populaire. L'empereur pouvait être renversé par une révolte de ses sujets et remplacé par le chef des rebelles. Les révoltes paysannes étaient légitimées par la nécessité de rétablir un ordre naturel et social troublé par.la mauvaise administration d'une dynastie ou d'un empereur. La violence des mouvements populaires contre des gouvernements corrompus aboutissait à la reproduction du même ordre social, les chefs rebelles devenant les nouveaux mandataires du ciel. La toute puissance de l'État chinois pouvait sans cesse être contestée et réaffirmée par les révoltes populaires qui jalonnaient l'histoire de la Chine. Les sociétés secrètes furent toujours associées à ces renversements de l'appareil bureaucratique confucéen qui constituait l'État chinois. Elles furent les cadres de l'insoumission populaire où se rejoignaient les éléments déclassés des masses populaires : paysans sans terre, artisans ruinés, lettrés sans poste, moines bannis. Lorsqu'au XIXe siècle dans le delta des Perles vinrent se combiner une explosion démographique entraînant un recul des terres cultivables, la décomposition des circuits monétaires traditionnels, les luttes entre clans de grands propriétaires rivaux et la consolidation d'une bourgeoisie marchande comme trois des effets de la pénétration anglaise, un mouvement populaire contre la dynastie mandchoue se fit jour où les sociétés secrètes vinrent de nouveau jouer leur rôle. Quand des membres des couches populaires se trouvèrent obligés de quitter le delta des Perles sous la pression de la misère et de la répression politique qui s'abattit sur cette zone de la Chine du Sud et se retrouvèrent dans une situation d'oppression par un corps de fonctionnaires et de grands propriétaires terriens, les sociétés secrètes se virent confirmer dans leur vocation de lutte politique : elles devinrent les moyens de résistance des engagés à leur condition. La volonté des planteurs d'assimiler la lutte politique des colons asiatiques à une force de criminalité ne put qu'affermir la signification de leur rôle politique 521.

520 J. Chesneaux, le Mouvement paysan chinois, p. 12.

521 Jean Chesneaux fait remarquer que les membres des sociétés secrètes chinoises étaient désignés du vocable de bandit : fei. Ce terme, qui constitue une particule grammaticale négative de la langue classique, signifiait "celui qui n'a pas de place dans la société", "celui qui n'existe pas".

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