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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)200

qu'en Chine cette classe marchande restait assujettie au pouvoir impérial par le contrôle des fonctionnaires de la production et des échanges, par leur incessante surveillance en matière de taxes et par l'exploitation de l'activité mercantile par les mandarins en vue d'assurer leur enrichissement et non de motiver un nouveau développement de la société chinoise, ces contraintes disparaissaient outre-mer. La classe marchande émigrée pouvait se constituer en classe capitaliste réelle soucieuse d'accumulation de capital et d'innovation. La transformation successive de quelques colons en chefs d'équipe de journaliers, en boutiquiers, en commerçants importateurs, puis en planteurs illustra cette possibilité d'action sociale donnée au capital chinois à Cuba. Le capital marchand chinois n'était qu'un des relais indispensables au mode de production capitaliste émergent.

La transformation d'une fraction de la classe ouvrière chinoise en une petite bourgeoisie commerçante s'amorça dès le début de l'immigration chinoise dans l'île et continua tout au long de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, accélérée à partir de 1880 par l'abolition de l'esclavage et l'extension du marché intérieur qui s'ensuivit. L'expansion du secteur commercial à Cuba n'était qu'une des conséquences de l'imposition du mode de production capitaliste qui ordonnait l'apparition de nouveaux procès de production de valeur et de circulation de biens. Le capital commercial et bancaire qui s'établissait au travers de la mutation des chefs d'équipes chinoises en boutiquiers et commerçants et de l'importation du capital privé chinois depuis San Francisco et Hong-Kong ne créait certes aucune valeur, mais il assurait le transfert de la plus-value créée par les salariés chinois et créoles. Cette classe ouvrière comprenait dans les années 1860-1870 quelque 80 000 individus dont 30 000 ouvriers chinois sous contrat ou libres.

De classe productive ayant permis la mutation d'un système de production en un autre, les immigrés chinois devenaient des éléments improductifs, permettant la production élargie du capitalisme industriel qui avait motivé leur venue dans l'île. Ce passage fut rendu plus aisé par un fait : la fonction de surveillance, c'est-à-dire la domination politique, fut aux mains des Chinois sur les plantations. Ces surveillants, dénommés cuadrilleros par les planteurs, recevaient de meilleurs salaires et étaient au fait de la situation du marché du travail dans l'île. Grâce à ces fonds et à cette connaissance, ils purent aider des colons à se libérer de leurs contrats et former à l'aide de ces hommes soumis à leur domination des équipes de journaliers qu'ils louaient aux planteurs. Leur rôle consista essentiellement à soustraire une partie de la plus-value créée par ces colons libérés de leurs contrats et à la transférer dans un secteur commercial que l'évolution des échanges dans l'île promouvait. Grâce à cette extorsion, ils purent se constituer en petite bourgeoisie commerçante que l'intervention du capital privé chinois confirma dans sa fonction, entraînant dans ce processus la majorité de la main-d'œuvre chinoise et transformant des ouvriers des plantations en agent de services pour leur propre profit. Ce processus servit la formation d'une communauté chinoise, créant des liens de subordination indissolubles entre des éléments exclusivement chinois.

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