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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)210

Devenue objet signe, la race n'apparaissait plus comme une catégorie du réel constituée par un mode particulier d'organisation de l'univers naturel. Son caractère interprétatif disparaissait et, seule, était affirmée sa matérialité qui renvoyait à la logique esclavagiste signifiée. Coupée d'une partie de ses significations, abstraite de la totalité des rapports de sens explicites et implicites de la théorie idéologique créole, la race devenait un trait empirique justifiant sa fonction sociale et fondant des rapports sociaux inégaux entre les hommes.

Comme tout système social, le système esclavagiste créole se trouva face à une double contrainte : créer des significations, établir un code de ses pratiques économiques, religieuses, morales, juridiques, esthétiques et culturelles et organiser un environnement naturel et technique. Ce double impératif le porta à manifester un mode d'action sur cet environnement et une rationalité sociale expliquant et fondant ce mode. Cette forme de domination du milieu naturel et cette logique explicative composèrent dans leur correspondance un modèle culturel particulier. Mais ce modèle culturel était le produit d'une domination de classe, ce que l'étude, au-delà de leur sens, des fonctions sociales données aux catégories sémantiques de l'idéologie créole permit de constater. Dans le système esclavagiste, la réduction de la race au statut de signe ne manifesta pas l'apparition d'une catégorie idéologique, source d'un consensus social mais l'imposition d'une interprétation du réel indispensable à la domination des planteurs et subie par les autres groupes sociaux. Cette imposition donna aux catégories sémantiques créoles leur ambivalence sociologique et fit du pouvoir des planteurs un équilibre de rapports de force et de sens instable et vulnérable, nié par la démarche abstraite de leur discours idéologique.

Cette démarche n'est que le mode de fonctionnement essentiel d'un processus idéologique qui contraint tout discours de pouvoir créer des concepts abstraits afin de signifier que l'ordre social est naturel, c'est-à-dire légitime dans ses manifestations empiriques. Un discours de pouvoir présente toujours des traits sociaux historiquement déterminés comme spécifiques d'une nature humaine universelle, vouée à changer de définition au gré des systèmes sociaux et des théories idéologiques qui les rendent significatifs. Dans sa tentative de négation de l'historicité d'un système social et de construction d'une théorie explicative fondant une définition particulière de la nature humaine, un discours de pouvoir crée des catégories ascriptives qui, rapportées à l'ordre naturel, sont validées universelles : l'inégalité naturelle entre les hommes dans le cas de l'esclavage, l'égalité naturelle entre les hommes dans celui de l'organisation capitaliste. Lorsque le sens et la fonction de cette démarche sont menacés par la manifestation de rapports de force et de sens révélant l'ambiguïté sociologique du pouvoir, un défi est lancé à ce dernier qui l'oblige à se définir comme tel, c'est-à-dire comme source de prohibitions. Aussi faut-il rechercher dans toute théorie idéologique les rapports de sens qui déterminent la reproduction sociale et ceux qui permettent sa transformation, toujours réduits à l'état de virtualités.

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