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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)211

Pour résumer, la théorie idéologique créole était un discours de pouvoir, créant et imposant une explication normative des rapports sociaux qui permettait le maintien de certains rapports de force et de sens. Elle constituait à la fois une logique de significations et une pratique discriminatoire produisant des valeurs et des signes différentiels. Les normes qu'elle prescrivait décrivaient des possibilités d'action réservées aux seuls membres du groupe dominant, engendrant des rapports de sens rejetés par le discours idéologique. Mais ces rapports de sens attribuant d'autres définitions et d'autres fonctions aux catégories sémantiques du discours du pouvoir, dévoilaient leur statut d'objets manipulés et leur restituaient un caractère symbolique en démontrant que seule l'obligatoire référence à la logique idéologique du groupe des planteurs les transformait en significations codées discriminatoires. L'ambiguïté du discours idéologique était révélée, elle renvoyait à l'ambivalence sociologique du pouvoir créole qui était à la fois pratique d'imposition de significations spécifiques et explication de l'univers physique et social prétendant à l'universalité et à l'abstraction. La démarche manipulatrice du discours du pouvoir qui tentait de naturaliser les rapports sociaux, était mise en évidence.

Le discours idéologique créole devenait une tentative d'exorcisme : il tendait à réduire l'ambivalence de sens créée par des rapports sociaux fondés sur la domination de la classe des planteurs esclavagistes et à lui substituer une logique de la différence codifiée. Mais cette tentative était menacée par sa propre démarche qui engendrait des contradictions sociales et des rapports de sens conflictuels. Le processus idéologique consiste en effet en cette substitution toujours agissante et jamais acquise d'une logique de la différence qu'il crée en tant que théorie explicative des rapports sociaux, à une logique de l'ambivalence qu'il véhicule comme pratique de pouvoir. Il est une tentative de réduction au statut de signes différentiels et hiérarchisés de catégories et d'objets qui ne seraient autrement que des matériels d'échange symbolique entre les acteurs sociaux, tentative toujours exposée à la possible actualisation des rapports de sens implicites.

Le statut symbolique de la catégorie raciale abolie, la possibilité de la rupture des significations mises en avant par le discours idéologique des planteurs demeurait. Les rapports de sens passés sous silence étaient des rapports de force réels, connus et vécus par les acteurs sociaux. Ces rapports pouvaient faire exploser la fonction de signe de la race, dévoiler son sens mutilé et restituer à la catégorie raciale sa pluralité de significations comprise dans la théorie idéologique créole. En tentant d'acquérir divers signes blancs (phénotype, langue, vêtement, religion, etc.), les gens de couleur ne méconnaissaient pas leur impossibilité d'actualiser la norme des planteurs : ils ne pourraient jamais devenir de grands propriétaires terriens et ils le savaient. En s'insurgeant contre l'ordre esclavagiste armes à la main, ils avaient montré en 1844 que le discours idéologique des planteurs n'était pas le leur et qu'en tant que pratique de pouvoir, ce discours créait des pratiques sociales différentes, relatives de la position dans la structure sociale

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