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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)216

Les Chinois furent dits hérétiques, immoraux, et non civilisés. La contrainte à l'interprétation en termes de civilisation qui sous-tendait la logique idéologique esclavagiste réapparaissait, elle expliqua et fonda les nouveaux signes différentiels attribués aux Chinois : homosexualité, pratiques culturelles quotidiennes, rébellion, jeux, incrédulité religieuse devinrent autant de signes signifiant la non-appartenance des Chinois à un ordre civilisé blanc. Le mythe de la Chine comme lieu de civilisation fut déchu. Certains planteurs perçurent cette disparition du mythe chinois et s'étonnèrent des comportements des colons asiatiques comme de gestes inattendus de la part de sujets soumis à un régime impérial stable 526 :

au contraire de ce qu'on pourrait attendre des coutumes et des lois de l'Empire céleste, on remarque que les Chinois ici sont enclins à la rébellion, arrogants et hautains.

Les Chinois furent identifiés suivant des signes codifiés selon la référence essentielle de la théorie idéologique esclavagiste : la supériorité de la race, de la religion et de la civilisation blanches. L'idéologie esclavagiste n'était plus menacée par les rapports de sens capitalistes signifiés par le travail sous contrat et la constitution des immigrés chinois en un groupe différencié suivant les critères esclavagistes permettait la reproduction des rapports de sens de la société créole et de l'institution esclavagiste. L'ambiguïté de sens introduite par le travail sous contrat était exorcisée et la signification de la résistance des colons asiatiques et de la constitution de certains d'entre eux en petite-bourgeoisie commerçante passée sous silence. Par cette réduction à l'état virtuel de la pratique de classe capitaliste, salariée ou commerçante, des immigrés chinois, étaient abolis l'ambivalence du pouvoir créole et le statut symbolique que le travail sous contrat pouvait restituer à la catégorie raciale. En effet, qu'ils fussent salariés, colporteurs, petits commerçants ou marchands, les immigrés chinois étaient les seuls hommes libres de la société créole qui connaissaient une pratique de classe capitaliste. Les hommes libres créoles, blancs ou de couleur, voyaient leurs statuts sociaux déterminés en référence aux catégories raciale et religieuse. L'assimilation des Chinois à une main-d’œuvre dépendante définie en termes de civilisation ressortissait non seulement de la dénégation de leur pratique de classe salariée, mais surtout de celle des luttes des classes qui se jouaient au sein des sociétés créole et internationale. En réduisant les pratiques sociales des Chinois à de nouveaux modèles d'inconduite réglementée, l'idéologie esclavagiste déniait les rivalités qui se déroulaient entre les grands planteurs blancs de l'ouest de l'île, les producteurs de canne, la paysannerie créole, les Mambís et les gens de couleur libres. Elle déniait aussi celles qui opposaient les puissances anglaise, américaine et espagnole sur la domination de la colonie de Cuba.

En déniant ces rapports de force, l'idéologie esclavagiste les rendait non significatifs, c'est-à-dire en prohibait l'actualisation et affirmait la domination de la nouvelle oligarchie créole qui suscitait et contrôlait la formation d'un

526 U. Feijóo de Sotomayor, Inmigración de trabajadores españoles, documentos y memoria escrita sobre esta materia, p. 49.

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