X hits on this document

557 views

0 shares

0 downloads

0 comments

219 / 240

Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)219

ne furent pas les facteurs qui engendrèrent une pratique ethnique chinoise à Cuba. Celle-ci fut le produit de l'articulation conflictuelle des rapports de force et de sens des secteurs esclavagiste et capitaliste de la société créole. Cette pratique et ce discours ethniques apparaissent comme des éléments constitutifs de la théorie esclavagiste dont ils permettaient la reproduction. Ils n'étaient que des effets du changement des rapports de force qui constituait une fraction des grands propriétaires terriens de l'ouest de l'île de Cuba en classe dominante contrôlant l'industrialisation de la production sucrière, et qu'une conséquence indirecte de la domination de la puissance industrielle anglaise qui s'affirma au XIXe siècle.

Cette définition de la pratique ethnique permet de poser une question : cette pratique constitue-t-elle un moment particulier du processus idéologique qui tente de dénier les antagonismes entre deux pratiques de classes dominantes contradictoires et de les résoudre au profit de l'une d'elles ? À Cuba, la pratique ethnique chinoise, résultant en l'exclusion sociale des immigrés cantonais, permettait la dénégation de la domination de la classe capitaliste en formation que constituaient les sucriers, et le maintien de leur pouvoir en tant que classe esclavagiste luttant contre l'abolition de la servitude et l'indépendance nationale de cette colonie espagnole. Dans le cas de la société créole de Cuba, les deux pratiques de classes dominantes étaient exercées par un même groupe social. Par la pratique ethnique chinoise, la double forme de domination et d'exploitation des sucriers était assurée et les clivages de classe au sein du groupe chinois, opposant marchands, journaliers agricoles et agents de service, devenaient non significatifs. Les marchands chinois pouvaient contrôler les salariés du secteur commercial qu'ils avaient mis en place car cette pratique de classe était annihilée par la logique sociale esclavagiste. L'existence de signes différentiels définissant les immigrés chinois comme membres d'un groupe ethnique permettait au contraire la manipulation de ces signes par les marchands chinois en vue de l'établissement de leur pouvoir et de leur contrôle des institutions communautaires.

Si cette définition de la pratique ethnique est admise, il semblerait qu'une de ses conditions d'apparition dans le monde moderne soit un changement des rapports de force et de sens établis au sein d'une société. L'histoire des groupes ethniques aux XIXe et XXe siècles semblerait confirmer cette hypothèse : ce fut lors de l'imposition d'une nouvelle forme d'exploitation coloniale entre 1830 et 1850 que des minorités ethniques apparurent dans les sociétés non occidentales. L'implantation d'un mode de production industriel s'accompagna de la constitution de groupes ethniques en Amérique du nord (États-Unis et Canada). De semblables groupes furent réaffirmés ou formés en référence à des théories idéologiques basées sur le concept de nation durant une autre période de mutation des rapports de force internationaux, lors des deux guerres mondiales et de la décolonisation. Et c'est lors de l'affirmation d'un nouvel impérialisme, contrôlé par des organes multinationaux et non par des États nationaux comme au XIXe siècle, qu'apparaissent des groupes ethniques dans les pays industrialisés où actuellement se déroule un transfert de main-d’œuvre. Il faudrait dans chaque cas observer quels

Document info
Document views557
Page views557
Page last viewedMon Dec 05 16:45:24 UTC 2016
Pages240
Paragraphs3347
Words101954

Comments