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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)49

le bétail, construire les moulins, les bâtiments, tracer et réparer les chemins ; ils pouvaient ramasser du bois pour les foyers, pêcher et réaliser toute une série d'autres travaux […] Comparés avec le reste du bétail, des outils, des machines, des bâtiments, les esclaves étaient en beaucoup de sens plus utiles et par conséquent hautement désirables […] Tout homme sensé possédant un capital aurait probablement préféré acheter des esclaves plutôt que des charrues.

Les planteurs préférèrent acheter des esclaves à de très hauts prix plutôt que des charrues importées d'Europe. La véritable raison du refus d'une culture plus soignée de la canne à sucre n'était pas seulement contenue dans cet argument économique, elle était aussi à chercher dans le système social que connaissait l'île. Ramón de la Sagra l'exprima 109 :

L'introduction d'un système d'agriculture perfectionnée est difficile à obtenir dans les grandes plantations de cannes et de caféiers cultivés par des esclaves, parce qu'il est impossible d'attendre des soins, de l'intelligence et de l'amour pour le travail d'êtres dégradés, qu'un système absurde fait regarder comme d'autant plus utiles qu'ils sont plus stupides […]. Si la crainte du châtiment remplace le stimulant de la récompense, pourra-t-on jamais espérer l'amour du travail chez des hommes qui n'y trouvent que des tourments et du malheur ?

Les sociétés esclavagistes donnèrent forme à cette image de l'esclave noir, paresseux, stupide, docile et incapable d'apprendre des techniques élaborées. Ces arguments qui n'avaient d'autres buts que de justifier l'asservissement d'une race déclarée inférieure et de créer parmi les esclaves un esprit d'obéissance ne trompaient pas les planteurs. Ils savaient que la nonchalance et la négligence des esclaves pouvaient être dues à leur faiblesse physique plutôt qu'à leur stupidité. Ils savaient surtout d'expérience que cette inaptitude au travail n'était souvent qu'une forme déguisée de leur résistance à remplir leur labeur, que leur incapacité à accomplir des tâches délicates était voulue, que les chevaux devaient être remplacés par des mules plus résistantes aux mauvais traitements que les esclaves leur infligeaient le plus souvent intentionnellement. Les témoignages des planteurs à ce sujet sont nombreux, aucun d'entre eux ne pouvait oublier que certains esclaves remplissaient des travaux d'artisanat requérant attention et intelligence. Si la définition coutumière de l'esclave était celle d'un être sot, indolent et inapte aux tâches techniques, image que les abolitionnistes accentuèrent pour justifier leur action politique, les planteurs étaient avertis d'une possible résistance active des esclaves à l'utilisation de nouvelles techniques. Les nouvelles machines seraient endommagées comme le bétail avait coutume d'être maltraité. Dans ces conditions, les pratiques de culture intensive, d'arrosage et d'usage d'engrais, le maniement d'appareils coûteux paraissaient impossibles. Mécanisation et travail esclave semblaient s'exclure. Alors que la lutte de la puissance anglaise contre le système de travail esclave menaçait les plantations et limitait leur rentabilité, l'apparition de la technologie européenne dévoilait aux planteurs un antagonisme apparemment insurmontable, celui entre industrialisation et esclavage. Suivant les vœux de

109 R. de la Sagra, Histoire politique et physique de l'île de Cuba, p. 400.

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