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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)51

L'émancipation en masse désorganiserait à l'instant et partout le travail, car la plupart des esclaves abandonneraient les plantations pour jouir, à leur brutale manière, du don de la liberté. Les Nègres s'enfuiraient loin de ces terres qu'ils ont arrosées de leurs sueurs, et, dispersés dans les villes et les villages, sur les côtes de la mer et celles des rivières, au milieu des bois et des forêts, ils se jetteraient dans le vagabondage, le vol, l'assassinat et tout autres crimes qui forment le cortège inséparable d'hommes à moitié sauvages.

Les esclaves affranchis de la Jamaïque avaient déserté le lieu de leur humiliation pour se réfugier sur les dernières terres libres de l'île où ils s'étaient établis comme paysans. Les planteurs de Cuba redoutaient la même issue lors de l'émancipation de leur main-d’œuvre noire. L'abolition de l'esclavage ne pouvait être une mesure avantageuse pour leurs exploitations que si la densité de la population obligeait tout homme libre à devenir un journalier sur les plantations. Telle n'était pas la situation à Cuba entre 1850 et 1880. Le problème affronté par les premiers colons de l'île au XVIIe siècle se répétait deux siècles plus tard car Cuba demeurait une île dépeuplée. Les Créoles utilisèrent cet argument face à la métropole espagnole et firent observer que l'économie de la Jamaïque s'était désorganisée par manque de capitaux pour payer une main-d’œuvre devenue rare et chère. José Antonio Saco se fit une fois encore le porte-parole des planteurs de l'île qui craignaient la faiblesse de l'Espagne face à ses rivales européennes favorables à la disparition du système esclavagiste 114 :

Ni la métropole, ni la colonie n'ont les ressources nécessaires pour indemniser les propriétaires d'esclaves : or une indemnité est à la fois juste et nécessaire, non seulement parce que l'esclavage constitue un droit de propriété sanctionné, protégé et toujours reconnu par les lois espagnoles, mais encore parce que c'est un moyen de mettre l'ancien propriétaire en état de payer le salaire des travailleurs libres qu'il lui faudrait employer pour suppléer au défaut de travail obligatoire [...] Selon nos calculs, Cuba compte aujourd'hui 350 000 esclaves, et bien que leur valeur ait considérablement baissé par suite des récents événements des États-Unis, on ne peut la fixer pour chacun d'eux à moins de 2 000 francs en moyenne. Ainsi donc, avant de rédiger le décret d'abolition en masse, il faut se demander comment la métropole pourra payer aux propriétaires de Cuba le chiffre énorme de 700 millions de francs, auquel s'élèverait la valeur des esclaves. Est-ce que par hasard l'Espagne a cette somme ?

La métropole espagnole ne pouvant allouer cette somme aux planteurs créoles devait plier devant leurs exigences et affronter l'hostilité des gouvernements européens militant pour l'abolition de l'esclavage.

La question de la main-d’œuvre restait posée. Afin d'obtenir des approvisionnements en cannes à sucre abondants et réguliers, on avait proposé l'idée d'une émancipation progressive des esclaves, en vue de former un groupe de

114 Ibid.

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