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Denise Helly, Idéologie et ethnicité. Les chinois macao à Cuba (1979)75

Mais un groupe social ne soutint pas l'insurrection. Malgré une opinion apparemment favorable à leur émancipation, la rébellion ne gagna pas l'appui des esclaves. La Déclaration de Bayamo du chef du mouvement nationaliste, Manuel de Céspedes, réclamait l'abolition de l'esclavage et le paiement d'indemnités à la fin des hostilités. En attendant cette période de paix, le texte indiquait que "la République respectait la propriété des esclaves" et que "tout esclave fugitif ne serait pas accepté dans les rangs de l'armée révolutionnaire sans consentement de son maître" 175. Les asservis pouvaient gagner les rangs mambís (insurgés) si leurs maîtres professaient une opinion nationaliste, ils étaient alors considérés comme des hommes libres, assujettis cependant à servir la cause insurrectionnelle. Les esclaves ne semblent pas avoir été dupes de cette nouvelle conception de leur liberté et en très petit nombre ils rejoignirent les rebelles blancs.

Cette prise de position illustre le dilemme dans lequel se débattaient les hommes autour de Manuel de Céspedes, lui-même planteur. En ces années 1860-1880, toute lutte nationaliste en Amérique latine impliquait les concepts républicains de liberté et d'égalité, l'émancipation des esclaves devait accompagner tout combat pour une indépendance nationale. Mais, les dirigeants de l'insurrection savaient qu'en l'absence de main-d’œuvre salariée à bon marché et d'indemnité de la métropole, le terme d'abolition était synonyme de ruine des plantations. Par leur déclaration ambiguë, espérèrent-ils obtenir l'appui des planteurs de l'ouest dont la prospérité des domaines reposait sur l'emploi simultané du travail des esclaves et des engagés chinois, ou furent-ils victimes des contradictions propres à leur situation de nationalistes propriétaires d'esclaves ? Néanmoins, les planteurs de l'ouest de l'île ne furent pas dupes du stratagème et aidèrent l'armée espagnole de Martinez-Campos dans son action répressive. Malgré cette opposition armée entre les deux groupes de planteurs et leurs alliés respectifs, les positions politiques n'étaient pas aussi divergentes qu'elles ne le paraissaient. L'un et l'autre groupe désiraient le maintien de la même situation sociale et économique (esclavage et plantation sucrière) mais hors de la tutelle coloniale. L'un et l'autre étaient favorables à l'établissement d'un régime constitutionnel républicain que dominerait le groupe blanc, intégré principalement des planteurs, et recherchaient la levée de l'obstacle métropolitain au développement économique de l'île. L'un et l'autre étaient conscients de la nécessité de l'abolition de l'esclavage à longue échéance mais les grands planteurs de l'ouest craignaient l'apparition d'une force politique composée de mulâtres libres qui, forte de l'appui de la masse esclave affranchie, pourrait entraîner l'île dans une guerre raciale sanglante et leur ôterait le pouvoir.

Les insurgés recherchèrent une aide militaire et financière des États-Unis auxquels une annexion de l'île de Cuba fut proposée. La réponse des dirigeants américains fut négative. Face à ce refus et à la prise de position des planteurs de l'ouest de l'île, les chefs insurgés tentèrent de mettre fin à la guerre d'escarmouches qui les opposait à l'armée espagnole et recherchèrent des offres de paix. L'Espagne

175 A. F. Corwin, Spain and the Abolition of Slavery in Cuba, 1817-1886, p. 226.

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