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intrinsèque alors que les prix de vente de ces champs de massacres ont brutalement chuté car les agriculteurs ont abandonné ou cédé leurs terres pour des prix dérisoires. La propriété foncière a changé de statut légal, passant des petits agriculteurs à des moyens ou grands bénéficiaires associés à l’armée, qui ont volé ou acheté des terres dépeuplées. Certains commentateurs, dont Forestier, ont même suggéré que la victimisation sans distinction d’age observée lors des massacres sert l'objectif légal d'empêcher quiconque de la descendance de la victime de venir réclamer légalement « l'usufruit éternel et transmissible ». Forestier note que:

A chaque massacre, la terreur pousse les cultivateurs dans les villes. Afin que le mouvement s’accélère, les tueries sont de plus en plus ignobles. On a relevé des cas de cannibalisme. Des bébés ont été cloués sur des portes ou brûlés dans le four d’une gazinière. Les meurtriers s’acharnent sur les enfants pour éliminer jusqu’au dernier héritier afin d’interdire tout recours futur pour l’attribution de terres. Il arrive qu’après un premier massacre des rescapés restent sur place car ils ne savent pas où aller. A Ar-Raïs, les commandos de la mort sont revenus une deuxième fois pour les décimer. 166

Enfin, il convient d'observer que les comptes rendus de cette théorie ne se fondent pas tous sur des corrélations entre les massacres et la privatisation des terres en tant que telle. Certains défenseurs de l'explication des massacres par le motif des privatisations le font du fait qu'elle instancie des régularités corrélatives plus larges entre la violence noyant l'Algérie et la restructuration de son économie.

De nombreux algériens ont l’intuition que la restructuration économique en cours entretient, module et façonne une partie de la violence. Bien qu'il n'existe à ce jour aucune étude empirique sur les divers liens entre l’intensité, la modulation et la distribution de la violence d'une part et les principales opérations économiques et financières conduites depuis 1992 en Algérie, quelques éléments d'information fragmentaire viennent étayer cette intuition. On peut classer ces éléments en trois séries d'observations.

Voyons en premier lieu ce que Karabadji rapporte sur la violence en tant qu'expédient pour la privatisation des entreprises pharmaceutiques publiques:

Du coup, nombre d'investisseurs font pression pour que le gouvernement vende des entreprises solides telles qu'Air Algérie ou même encore la Sonatrach (entreprise pétrolière). Dans le même temps, d'autres entreprises publiques, rentables elles aussi, font l'objet de réelles tentatives de déstabilisation. C'est le cas, par exemple, de Saïdal, une entreprise pharmaceutique, qui s'efforce de faire revivre une industrie nationale, largement concurrencée par les sociétés privées importatrices. « Cette dynamique dérange, explique un cadre de Saïdal. Le PDG de notre entreprise a été victime de plusieurs attentats terroristes. Nos installations de production sont régulièrement ciblées, et nous avons été obligés de créer une filiale de sécurité pour nous protéger. Personne n'arrivera à nous convaincre que ces attentats sont le fait des groupes islamistes. »

En clair, les lobbies qui souhaitent que l'Algérie continuent à importer des médicaments plutôt que de les fabriquer seraient derrière ces attentats. La déstabilisation par une violence qu'il est aisé d'attribuer aux terroristes n'est pas la seule arme utilisée par ceux qui souhaitent transformer le pays en gigantesque comptoir commercial.167

Les bénéficiaires du plan de privatisation sont des officiers de l'armée, leurs proches, d'autres civils affidés à ces officiers ou des gens liés aux hautes sphères du régime militaire. Hadjadj fait remarquer:

La libéralisation sauvage de l'économie, sous la houlette du FMI, a surtout permis de remplacer le juteux monopole d'Etat par celui qu'exercent les nouveaux parrains qui se sont partagé le marché de l'importation – près de 10 milliards de dollars chaque année. Le poids d'un parrain est proportionnel à celui de ses protections au sein du pouvoir. Pour identifier les secteurs potentiels de corruption, il suffit d'inventorier les budgets d'Etat ou mis à disposition par les banques d'Etat (toujours en attente d'une réforme ou d'une privatisation de leur gestion) : la santé, l'agroalimentaire, l'équipement et les infrastructures, l'industrie, la sécurité, la défense nationale...

© 1999-2010 Institut Hoggar

www.hoggar.org

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