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Sans beaucoup les chercher, on trouverait même dans ces notes un ensemble de réflexions dont pourraient s'inspirer tous ceux qui gouvernent, quel que soit l'ob­jet de leur gouvernement: «Le suprême et parfait gou­vernement, remarque le Frère François, consiste à gou­verner ceux qui administrent les détails ... Pour former de grands desseins, il faut avoir l'esprit libre et reposé; il faut penser à son aise dans un entier dégagement de toutes les affaires épineuses ... Un esprit épuisé par le travail est comme la lie de vin qui n'a plus ni .force ni délicatesse ... Les supérieurs qui travaillent, qui expé­dient, qui font le plus d'affaires sont ceux qui gouver­nent le moins. Ils font l'ouvrage des autres et cependant leur ouvrage, à eux, ne se fait pas : personne ne s'en oc­cupe ... En un mot, un vrai supérieur ne doit faire que tes choses que nul autre ne peut faire sans lui. »

Est-ce à dire que le supérieur doive ignorer le détail ? Loin de là. A une époque où les frais d'envoi d'une lettre étaient de 50 centimes quand le poids dépassait 7 gram­mes 1/2 et de 1 franc quand il dépassait 15 grammes, le Frère François, qui veille toujours à la plus étroite éco­nomie, recommande de grouper les envois en un seul pa­quet et d'user le plus possible de papier mince et léger. Nous ferons remarquer que le prix de 1 franc réclamé par la poste pour l'affranchissement d'une lettre dépas­sant le poids de 15 grammes correspondait exactement au prix de pension d'une journée pour les enfants élevés dans les établissements de l'Institut.

Un commandement pratiqué à la fois avec cette abné­gation et cette sûreté de vue ne pouvait que faire naître autour de lui des sentiments correspondants à ceux qu'il inspirait. Le Frère François est obéi, et il est obéi parce qu'il est aimé.

Il avait relevé dans ses notes cette remarque de saint Vincent de Paul : «Jamais discours qui sent la rudesse ne m'a réussi, et j'ai toujours remarqué que, pour ma­nier l'esprit, il ne faut pas aigrir le cœur. » Une expres­sion filiale ne cesse de revenir sous sa plume, celle-là même qui apparaît dans le testament spirituel du Père Champagnat : «Douce confiance. »

«Agir par amour et non par crainte, note-t-il en 1852. La crainte est comme la gelée qui durcit, rétrécit, en­gourdit, détruit. L'amour est comme la chaleur qui di­late, amollit, réjouit, anime ... Prier, travailler, aimer, souffrir et obéir, voilà la vie du religieux. Aimer, se faire aimer, encourager toujours, ne jamais se décourager, diriger fortement et prudemment, prier et souffrir conti­nuellement, voilà les devoirs d'un directeur. » Il puise dans Balthazar Alvarez ce trait de psychologie : «Si un supérieur veut gagner toutes les volontés, ce qui est in­dispensable au bien qu'il désire faire, il faut que ses in­férieurs voient qu'il les affectionne et se plaît au milieu d'eux. En général, il est utile qu'un supérieur fasse con­naître à ses sujets qu'il a bonne opinion d'eux et qu'il leur dise parfois que leur conduite le contente. C'est le moyen de leur faire aimer la dépendance et de leur rendre son gouvernement léger. »

Et le Supérieur Général ne s'en tient pas à des préceptes théoriques, il pratique le commandement de l'amour. Il le pratique dans les rapports immédiats, nous aurons l'occasion de le voir. Il le pratique dans les plus humbles conjonctures de la vie. En relisant un passage de ta lettre du ter août 1846, par laquelle il convoque ses Frères à la retraite annuelle, ne croyons-nous pas entendre les précautionneuses recommandations d'une maman ? «Les Frères de chaque établissement se rendront ensemble à la Maison-Mère, sous la conduite de leur Frère Directeur, gardant avec exactitude les règles de piété et de modestie qui conviennent à des religieux et évitant toute impru­dence qui pourrait nuire à leur santé. Chacun surveillera avec soin ses hardes et ses paquets pour que tout arrive d'une manière sûre et avec le moins de frais possible. » Il ajoute : «Nous désirons que, dans chaque maison, vous trouviez autant que possible tout ce qui sera nécessaire et que vous fassiez connaître sans peine vos besoins. »

Cet amour, qui était devenu pour le Frère François la substance de son gouvernement, n'excluait chez lui ni la lucidité ni la fermeté. Le cœur penché sur ses brebis, il sait aussi, quand l'essentiel est en jeu, se redresser et, sans hauteur mais sans défaillance, maintenir la légitimité de ses droits. Quand le Sous-Préfet de La Tour-du-Pin a décidé d'ouvrir une salle de mairie dans la maison d'éco­le où sont installés les Frères Maristes, il lui écrit, le 28 juillet 1847, avec autant de respect que de pertinence, que les règlements intérieurs de sa Communauté s'y opposent et que l'ouverture de cette salle «gênerait l'indépendance des Frères et les mettrait en contact avec les séculiers ». Le Sous-Préfet ayant passé outre, le Frère François retira ses Religieux.

Il reste soucieux de veiller aux fins pour lesquelles sa Congrégation a été fondée et il n'est pas d'autorité reli­gieuse qui le fasse céder sur ce point : il refuse à l'Evêque de Belley qui lui demande un Frère pour le collège de Thoissey: il refuse au Supérieur du séminaire de Noyon qui lui demande des Frères pour enseigner le français; il en refuse à l'Evêque de Viviers pour la mané­

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