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Il crut au début qu'il lui suffirait de s'adjoindre un Vicaire. Celui-ci fut le Frère Louis-Marie. Nommé d'abord par acclamation, il fut confirmé dans sa charge par un vote secret qui lui donna la presque unanimité des suf­frages, et trois nouveaux Assistants furent nommés avec lui. Le Frère François entendit qu'on le considérât déjà comme le Supérieur Général. Dans sa lettre du 21 juillet 1860 il annonce la nomination du Frère Louis-Marie. Il en fait grand éloge. Pour lui, il le cède à un front plus sûr. Mais un accès de tendresse le ramène vers ceux qu'il vient, pendant vingt ans, d'accueillir et de soutenir. Il ne peut s'empêcher de leur dire : «Si, après un peu de re­pos, le Bon Dieu veut bien me rendre un peu de santé et de force, mon plaisir le plus doux, mon plus grand bonheur sera de pouvoir encore vous revoir tous, vous entretenir, vous soulager, vous servir et être avec vous comme le grand-père avec ses petits-fils. »

Le passage des pouvoirs du Frère François au Frère Louis-Marie ne fut qu'un assaut de mutuelle délicatesse. Au moment où le Frère François se désistait de ses fonctions, il n'avait que cinquante-deux ans. Son géné­ralat avait duré vingt ans et sa Société rassemblait pres­que huit fois plus de religieux et de maisons qu'à la mort du Père Champagnat. En 1840 l'Institut. comptait 48 éta­blissements et 280 religieux; en 1860 les maisons étaient au nombre de 379 et les Frères à celui de 2.000.

En cédant le pouvoir, le Frère François dit ces mots «Pour la supériorité, j'ai eu vingt ans de préparation, vingt ans pour opération, aurai-je vingt ans pour répa­ration ? »

«Grand-père» est alors le titre qu'il préfère. Le 25 août 1860, il prend sa retraite à l'Hermitage. Il revient à ces lieux trois fois chers et, avec une satisfaction secrète, il se confie à son journal : «Retraite à l'Hermitage. Vie cachée en Dieu avec Jésus, Marie, Joseph à Nazareth. Moïse sur la montagne. Jean-Baptiste dans le désert. Res­pectueux silence dans le grand reliquaire du Père Cham­pagnat. »

Ce retour aux origines correspond chez lui à l'impé­rieux besoin d'une vie cachée. Pourtant, il n'eut ni cette vie recluse qu'il souhaitait, ni le repos auquel il aspirait.

Le Frère Louis-Marie le nomme Directeur de l'Hermi­tage et, en toute humilité, le Frère François accepte cette rétrogradation. Le 4 novembre 1861, il ne cesse de penser à ce maître qu'il ne tend qu'à réaliser en lui-même et il écrit dans son journal : «Je me suis dédié tout entier à la maison de Notre-Dame de l'Hermitage pour y faire revivre le Père Champagnat. »

En 1860 le Frère Louis-Marie est officiellement in­vesti de la charge de Supérieur Général. Le premier hom­mage qu'il reçut en qualité de Très Révérend Frère fut celui de son ancien Supérieur, le Frère François.

Ce dernier, rentré dans le rang, ne cherche qu'à s'abaisser. On peut le croire en toute sincérité, quand il avoue dans ses notes : «Je me regarde comme un vieux pot ébréché, fendu, qui n'est propre qu'aux usages com­muns du ménage le plus grossier et qu'on ne doit pas épargner vu son peu de valeur.» Il n'en fut pas moins entouré d'honneurs et continua de servir par la prière et la souffrance. Sa profession de foi n'a pas changé : «Vi­vre de telle sorte qu'on puisse dire avec vérité : Frère François ne craint que le péché, il est d'ailleurs disposé à tout. »

« A tout» est une expression qui doit être prise dans son sens le plus exact. Le Frère François prend une part active à la direction de la maison. Il se livre même à des travaux manuels. Il veut «gagner son pain aussi long­temps qu'il en sera capable», a-t-il coutume de répéter.

Sur cette période extrême de son existence, plusieurs Frères, encore vivants, sont heureux d'apporter leur té­moignage.

L'un d'eux, le Frère Gémelin, né en 1860 a connu le Frère François pendant sept ans. Ce Religieux appartient à l'époque primitive où la vie d'un Petit Frère de Marie, dans une commune rurale de nos régions, devait être un triomphe de chaque jour. Son noviciat à peine terminé, il est, suivant la tradition, envoyé comme cuisinier dans l'important village de Belmont. Mais la cuisine ne le dis­pense pas de faire la classe et c'est à l'exercice de ce cumul que les difficultés commencent. Tous les jours, le Frère doit préparer le repas pour une quarantaine d'enfants. Alors, tout en distribuant le rudiment aux jeunes têtes, il surveille d'un. coin de l'œil la cuisson de ses aliments. La marmite de la soupe est placée sur le poêle de la petite classe, la coquelle du ragoût sur celui de la première classe; le soir, les casseroles remontent dans la salle d'études du premier étage, pour en redescendre le lende­main. Ainsi, allant d'un enfant à un autre, du récipient le plus proche au plus distant, le Petit Frère tâchait de remplir ses fonctions d'éducateur sans négliger ses devoirs de cuisinier. Et je ne sache pas que quelqu'un s'en soit jamais plaint.

Alors qu'il compte quatre-vingt-sept ans, j'ai la faveur d'invoquer sa mémoire

- Cher Frère, vous avez connu le Frère François ? Quel souvenir vous a-t-il laissé ?

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