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époques de crue le murmure du Ban, règne une paix séraphique. On n'y entend guère que le bruit de cisaille qu'y fait la dent des troupeaux en broutant au flanc de la terre ou, plus rare, le cahotement d'un char sur les pierres du chemin. Autour du hameau paternel, à quelque huit cents mètres au-dessus de la rivière, ce ne sont que pâturages déclives, champs de froment, de seigle, de pommes de terre et de choux. Peu de forêts immédiates. Celles-là sont en couronne sur des hau­teurs plus distantes ou les pentes domaniales du Pilat. On ne trouve à proximité que du «bois de feuille», le peuplier et le hêtre, quelques noyers encore et, en plus grand nombre, des châtaigniers. L'exposition du coteau permet aux arbres fruitiers de donner de bonnes récoltes de cerises, de poires, de prunes et de pommes, Pour tout dire, dans un site mouvementé, où ne cessent d'alterner les ravins et les côtes, une certaine complaisance de la nature, la richesse éparse des fleurs sucrées qui laissent à l'abeille assez de sucs pour élaborer dans un fût de peu­plier, évidé en forme de ruche, un miel chargé d'arômes.

Cet horizon cerné de boqueteaux et de champs, s'il ne prête pas forcément à la méditation, invite l'âme, comme l'abeille, à quelque travail intérieur. Quant au regard, contraint de s'évader de ces limites restreintes, il ne trou­ve une voie libre que du côté du ciel, un ciel éventé de grands souffles qui s'attaquent incessamment à l'archi­tecture renouvelée des nuages.

Comment remplir, au milieu de ses bêtes, les grandes heures de loisir qui sont la fortune insoupçonnée d'un jeune pâtre ? Gabriel avait pour compagne de sa solitude une image de la Vierge et il se plaisait à prier devant elle. Il ne perdait pas de vue la maison dont Françoise Boiron avait su faire un sanctuaire familial. Petite maison des champs, conservée heureusement dans son intégrité: un toit bas, recouvert de tuiles; des murs solides, bien join­toyés, des ouvertures peureuses, un, bloc de granit fait pour lutter avec l'hiver. L'étable et la grange, à droite de la maison, ne font pas corps avec elle. Passé le seuil, se trouve un couloir sur lequel donne deux portes : celle d'une petite pièce, la chambre des parents, la chambre natale du Frère François, vers laquelle on descend par deux marches; plus loin, celle de la cuisine dont le plan­cher en bois correspond par une trappe avec une petite écurie de brebis placée en contrebas. Cette cuisine, qui fut le centre du groupe familial, garde son puits inté­rieur et reste ennobli par sa haute cheminée d'autre­fois. A l'étage supérieur s'étendaient deux greniers. On y accédait par l'une et l'autre pièces. Il est vraisemblable que c'étaient là deux dortoirs, celui des garçons et celui des filles. Et, tandis que le père est aux champs, Gabriel sait que sa mère, jamais inoccupée, prépare les repas, baratte le beurre, repasse le linge ou le reprise. Il sait que, parmi ses frères ou ses sœurs, chacun de ceux qui peuvent travailler est affairé aux besognes que récla­ment les lapins, les poules, les porcs, la petite vie cam­pagnarde, toujours la même, pour cette poignée de mai­sons jetées en plein champ.

Quant à lui, près du chêne sous lequel nous savons qu'il prie, une voix lui arrive de plus loin, une voix lui arrive de plus haut, et il a déjà le cœur trop ouvert aux sollicitations qui dépassent le niveau de la terre pour n'être pas sensible à l'appel lancé du clocher. Pour peu que le temps s'y prête, les vibrations en viennent jusqu'à lui.

Cependant, il avait failli ne plus les entendre. Au mois de décembre de l'année 1793, un maçon d'Yzieux, flanqué de quelques acolytes, était monté à La Valla où il se faisait fort d'abattre les cloches et de les briser. La commune avait alors à sa tête un oncle de Gabriel, Jean Rivat. Cet homme avisé et pratique se garda bien de résister de front ou d'opposer l'inanité de quelque re­montrance verbale aux bouillants émissaires. Il les vit venir de loin et prit des dispositions adéquates. D'abord, il leur fit bonne figure. Ensuite, comme la course avait été longue, avant tout propos, il leur servit sans réserve de quoi satisfaire et leur faim et leur soif. Les délégués, qui s'attendaient à un contact d'un autre genre, furent ravis de ces débuts. Voilà des citoyens avec lesquels on pouvait s'entendre ! L'entente dura deux jours et l'accord fut arrosé de telle sorte que, sous le flot des libations, s'éteignit assez vite le feu des exigences. Quand les en­voyés repartirent pour Tarentaise, ils étaient si contents de leurs hôtes et si satisfaits d'eux-mêmes que, au lieu des cloches, ils emportaient la promesse de leur livraison. Les cloches de La Valla restèrent à La Valla.

Si ce n'est pour la messe du dimanche et les fêtes rituelles, si ce n'est aux jours de marché, le petit Gabriel n'avait guère l'occasion de se rendre au village. Le temps n'allait plus tarder où un attrait nouveau devait le ramener plus souvent à La Valla.

En 1816, un jeune prêtre arrivé dans la paroisse, l'ab­bé Marcellin Champagnat, y avait, depuis le premier jour, montré dans ses fonctions de vicaire le zèle d'un apôtre. Penché, depuis son entrée au séminaire, sur le sort des enfants des campagnes, dont il déplorait l'igno­

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