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coquilles de noix et se couchait aux lueurs projetées sur les murs. Au petit matin, s'il tolérait que le même Frère allumât une veilleuse, il l'éteignait dès son départ et poursuivait dans l'obscurité ses exercices de piété. Mais, que la lune vînt à briller, il voulait que l'on fit l'économie des allumettes, de la lampe et des coquilles de noix. Il eut, pendant un certain temps, une horloge dont le cadran ne portait qu'une aiguille, mais il refusa d'en avoir une autre; fils de la terre, elle lui suffisait pour distinguer à la couleur du jour la gradation des heures. D'ailleurs, il savait se passer de la chaleur, comme il se passait de la lumière. Un soir d'hiver, comme un Frère lui offrait une bouillotte, il se contenta de l'inviter à étendre sur ses pieds son manteau : «Quand j'ai froid et que je ne puis dormir, lui dit-il, je prie davantage pour les pauvres et les voyageurs. »

La chambre du Frère François n'existe plus dans l'état où il l'a laissée. Il en est de même pour celle du Père Champagnat. On peut regretter que ces lieux n'aient point été conservés dans l'aspect sous lesquels on aimerait les retrouver et que l'âme ne reçoive plus à leur vue l'élo­quence de leur nudité. Cependant, il est aussi permis de penser qu'il y a là un symbole et qu'à l'Hermitage, la sanctification des lieux ne se limite pas à telle ou telle cellule, mais qu'elle est diffuse sur toutes celles de la Communauté, devenues, par cette uniformité, indiscer­nables l'une de l'autre.

Détaché de tous les biens terrestres, ne se distinguant des autres Religieux que par les marques sensibles de sa pauvreté, le Frère François aimait l'ordre, la propreté, une décence régnant en tous lieux et sur chacun de ses Frères. Il exigeait des visages soigneusement rasés.

Econome, il recueillait le pain délaissé pour le donner aux pauvres, il ramassait au jardin les moindres fruits tombés, il retournait les enveloppes de lettres et n'en conservait pas moins un merveilleux détachement : « Le jour de ma réception au noviciat, dit un Frère qui a long­temps connu son Supérieur, mon père présenta au Frère François le montant de ma pension. Ce dernier la fit dé­poser sur la table sans même regarder la somme. Il fit la même chose pour mon trousseau. Mon père le pria de voir si rien ne manquait. « C'est bon, c'est bon», dit-il. Je fus frappé de l'indifférence du Révérend pour ce qui concernait ma pension et mon trousseau. »

Cette pauvreté qu'il portait comme une livrée volon­taire, il la faisait porter à ses Frères. Il en était le prosé­lyte, non seulement par l'exemple, mais par les recom­mandations qu'il ne cessait de faire oralement et par lettre à ses Religieux. Le 15 janvier 1841, il leur écrit «Retranchons tout ce qui ne serait que d'agrément ou de simple utilité. » A l'occasion d'une retraite, certains Frères se plaignaient de l'exiguïté des locaux. Leur Supé­rieur se contenta de leur rappeler les origines de leur Congrégation, alors qu'à La Valla les appentis sous les­quels ils vivaient et travaillaient étaient à ce point sur­baissés que, malgré son jeune âge et sa petite taille, il touchait de la tête les solives du plafond. Il arriva qu'un jour un Frère de Paris-Plaisance crût pouvoir écrire au Frère François pour lui demander l'autorisation de met­tre des rideaux à son lit. Celui-ci lui répondit : « A mon lit, il n'y a pas de rideaux. Et je dors très bien. » Dans un certain nombre de réponses du Frère François, il faut noter le primesaut et le jugement volontiers narquois des ripostes paysannes.

L'obéissance est la forme triomphante de l'humilité. Elle exige un combat rigoureux et une vigilance avertie. Il est si difficile d'asservir une volonté vaincue qui n'a­voue jamais sa défaite. Or, en tout temps, en toute cir­constance, le Frère François sut obéir. A l'âge de onze ans, il pratiquait l'obéissance comme un don de nature. A l'âge de soixante ans, entouré d'une vénération atten­tive, il demande une autorisation comme le ferait un novice. Sans doute, au seuil de la vieillesse, il s'était de­puis longtemps formé à ce pli, mais voici la merveille quelle que soit la circonstance dans laquelle on tente de le surprendre au long de sa carrière, il faut reconnaître qu'il obéit avec une abnégation à la fois si totale et si sereine qu'elle semble ne lui avoir rien coûté.

La Règle était maîtresse de sa vie et il n'en aurait point dérogé sans une exemption régulière. Sérieusement fati­gué, il part quand même en voyage. Comme un prêtre qui le rencontre s'en étonne, il lui répond : «Je pars, parce que mon Supérieur m'appelle et j'obéis sans m'in­quiéter, sans m'occuper de ce qui pourra m'arriver. » Invité chez les Frères de Valbenoîte, il ne se décide pas à s'y rendre parce qu'il n'a pu obtenir la licence qu'il es­time indispensable pour se permettre cette sortie. Un novice, qui remplissait à l'Hermitage les fonctions de me­nuisier, avait reçu de son Directeur l'ordre de ne pas laisser prélever des planches sans qu'il en eût été, comme chef d'atelier, averti. Fidèle à ses habitudes, le Frère François avait remarqué quelques déchets de bois inutili­sables. Il se disposait à les emporter lorsqu'il se souvint de la défense faite par le Directeur 'de la maison. Alors, il demanda humblement au jeune Religieux chargé de la menuiserie la permission de les prendre. Et ce dernier, qui rapporte le fait, ajoute : «On conçoit si j'étais confus, moi, simple novice, de voir le Très Révérend pratiquer à ce point l'obéissance et l'humilité. »

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