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modeste était d'une si haute digni­té. Il nous rappelle une phrase que Bossuet prononça dans le sermon consacré à la profession de Mademoiselle de La Vallière : «Dans l'amour de Dieu se trouve la tem­pérance parfaite; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens qui dérobent à Dieu les cœurs et l'attention des esprits. » Il n'a même pas connu le plaisir du repos. Levé tous les matins à quatre heures et demie, le programme de sa journée se réduit à deux mots : prière, travail. Mais, au cours de cette journée, il aurait pu y avoir des inter­valles qui lui eussent assuré entre deux exercices quelques minutes de vacance. Il ne cherchait qu'à les combler par une nouvelle application de l'esprit ou de la main. II balaie lui-même sa chambre, il raccommode lui-même ses vêtements, il édifie des murettes autour de son petit jar­din. Ce petit jardin du Frère François, plus beau, plus élevé que celui du philosophe, notre pensée ne cesse de nous y ramener avec une préférence émue. C'est là que nous aimons le retrouver. Quand la violence des maux de tête lui interdit l'étude, c'est là qu'il vient, c'est là qu'il revient, entre ces plates-bandes, oeuvre de ses mains, chercher un peu de santé et faire avec les soins donnés à ses plantes l'économie d'un temps qui aurait pu rester vide. Qu'il y prît de la peine, c'est certain, mais comme jamais une plainte n'est sortie de sa bouche, nous ne pouvons ici que conjecturer et penser qu'il accomplissait encore ce labeur dans l'allégresse de plaire à Dieu. Un aumônier, témoin de la dépense physique qu'il ne cessait de s'imposer, s'avisa un jour de lui demander s'il était fatigué. « On n'est jamais fatigué à faire l’œuvre du Bon Dieu », lui répondit le Frère François.

Bien qu'il gardât secrètes ses austérités, nous savons qu'il alla très loin dans la pratique de l'ascèse et des macérations. D'ailleurs, les témoins nous en parlent en­core dans ces reliques conservées précieusement à l'Her­mitage : une discipline, plusieurs cilices, des bracelets aux pointes aiguës. Le Frère François les employait spéciale­ment dans la maladie de ses Religieux et, par ses péni­tences, leur obtenait des soulagements.

La ceinture aux crochets saillants, les bracelets acérés laissaient en. pointillé des chemins de douleur dans sa chair. Mais ce sont des sacrifices qu'il se réservait. Lorsque ses Frères venaient lui demander pour leur compte des péni­tences particulières, il se contentait de leur répondre que «leur Règle et leur devoir professionnel étaient leur grande et principale mortification». Il rejoignait alors en cette modération la doctrine des plus grands directeurs.

La chasteté est la vertu céleste. Quand nous venons de voir avec quelle application le Frère François s'efforçait de dominer en lui la moindre émergence de satisfaction, on ne peut être surpris de savoir qu'à première vue il donnait l'impression de cette pureté que les âmes privi­légiées partagent avec les anges. Ses Religieux s'accordent avec de nombreuses personnes qui l'ont connu pour déclarer qu'il avait conservé son innocence baptismale. Quoi d'étonnant? II veillait à prévenir les plus petites fautes. Et ce souci restait chez lui primordial. Lorsqu'il eut une attaque d'apoplexie, la seule question qu'il posa en revenant à lui fut celle de savoir si son corps n'était pas découvert au moment où on était venu le secourir. Il reprocha à un Frère d'avoir relevé sa soutane au lieu de se baisser pour en brosser les bords. Fût-ce pour assis­ter aux processions, il interdit rigoureusement aux fem­mes l'entrée de la Communauté. « Avec ses parents, et même avec moi, prêtre, certifie son neveu l'abbé Jean-­Marie David, il faisait semblant d'embrasser sans que les joues eussent aucun contact. »

Donc, innocent comme au jour de son baptême, il conservait jalousement cette innocence par la prière, les mortifications dont nous venons de parler et la pratique des sacrements. Il la maintenait surtout par son labeur incessant. Il répétait que l'oisiveté était le tombeau de la pureté et il appelait le péché du sixième commandement, le «péché du diable ».

Cette pureté, visible sur son visage, ce ravissement si souvent observé lorsqu'il venait de communier, font pen­ser à la promesse des Béatitudes : «Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. » II y avait sur le visage du Frère François un reflet de la face de Dieu.

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Ces victoires sur soi-même grandissent celui qui les a remportées. Grâce à elles, il émerge au-dessus d'une humanité commune. S'il ne tient qu'à la terre, il est de la race des héros ou des sages. Si Dieu a été le principe de son ascension, il s'élève au-dessus d'eux, il les domine tous, il est un saint. Avant le temps promis des splen­deurs éternelles, il peut, dès ici-bas, trouver une récom­pense dans la faveur que suscitent à l'envi sa prudence, son esprit de force et de justice.

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