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C'était une opinion répandue parmi les Religieux que le Frère François avait une grande sagesse et une prudence surnaturelle. De toutes parts, ils venaient à lui pour le consulter. Mais cette réputation dépassait de beaucoup les limites de sa Communauté. Les laïques ne manquaient pas non plus de lui exposer leurs embarras. Il était pour tous un homme de bon conseil.

Bien sûr, il ne faut pas voir en lui un oracle. Mais il s'exprimait avec une telle réserve que toutes ses paroles semblaient pesées devant Dieu. Sur ses petits cahiers, l'écriture nette et menue ne porte pas trace de rature; sur ses lèvres, la phrase précise devenait le fruit d'une réfle­xion qui le dispensait de se reprendre. Cette prudence explique la simplicité hardie avec laquelle il a gouverné son Institut. Qu'on se rappelle avec quel respect pour son prédécesseur il s'est appliqué à ne rien modifier de sa direction, avec quelle sûreté il adjoignit aux Petits Frères de Marie deux autres congrégations, avec quelle tactique il fit progresser les éléments qui aboutirent à l'autorisa­tion civile et à la reconnaissance religieuse de ses Frères. En gardant la prudence des saints, on a vu par ses lettres, et l'on sait par ses démarches, qu'il ne négligeait aucun moyen humain d'obtenir le succès. Et comme cette pru­dence a pour corollaire la prévoyance, il ne détachait pas sans ménagement quelques unités de son précieux trou­peau. Certain jour, il dut pourtant le céder à l'audace méridionale, voire au pieux chantage d'un curé de Bouil­largues, l'abbé Carle. Ce prêtre demande des Frères à l'Hermitage. Le Supérieur Général se contente de lui donner un espoir. Sans plus tarder, le pasteur impatient prépare des locaux, annonce publiquement l'ouverture de l'école à une date déterminée, fait des invitations offi­cielles. Sur quoi, il reçoit de l'Hermitage l'annonce qu'il sera impossible, cette année-là; de lui fournir le person­nel qu'il réclame. Aussitôt, le curé de survenir à la Mai­son-Mère et d'y plaider sa requête avec la véhémence que l'on devine. Son instance reste vaine. Alors il s'installe dans la place et déclare qu'il ne quittera pas les lieux avant d'avoir obtenu des Frères. On espère que l'approche du dimanche le ramènera dans sa paroisse. Le quéman­deur tient bon. Invité à chanter la messe dominicale, il accepte. Mais, à l'heure dite, et alors que tout le monde attend à la chapelle le commencement de l'office, le curé de Bouillargues reste ferme à la sacristie : « Pas de Frères, pas de messe. » Le Frère Jean-Baptiste, s'étant heurté à la même résistance, finit par lui dire : « Chantez-nous la messe, vous aurez des Frères. » Et ce même Frère Jean Baptiste se rendit à Bouillargues où sa santé défaillante devait s'accommoder d'un climat plus doux. Il s'y conten­ta des fonctions de cuisinier, mais surtout il y fit un caté­chisme qui émerveillait et le curé et ses vicaires.

Ceux qui ont accompagné le Frère François le long de sa vie, ne se rappellent pas une circonstance où sa prudence fut en défaut. Prévenant tout froissement, discret sans dissimulation, il joignait la droiture à la mesure et il allait son chemin sans à-coups, disant . « Je vais douce­ment et je m'en trouve très bien. Le temps est un bon conseiller. »

Aussi bien, sous la fragile enveloppe du Frère François, réside la force des forces, qui est la force intérieure. Elle fut, pour ceux qui en ont été les témoins, un sujet d'édi­fication continue. Ils ne cessent de s'étonner de sa maî­trise. Ils la constatent dans sa tenue, toujours digne et énergique, une tenue qui leur paraît crucifiante, surtout à une époque où l'atteignent la vieillesse et la paralysie. Ils la constatent dans une énergie que rien n'abat, dans une patience au milieu des tribulations qui ne lui sug­gèrent ni un geste, ni un mouvement d'humeur; dans la succession des souffrances physiques qui ne lui arrachent pas une seule plainte; dans la persistance des maladies qui ne lui offrent pas une occasion suffisante pour se soustraire une seule fois à une clause de la Règle. « Ceux qui gouvernent, dit-il, sont comme les corps célestes qui ont beaucoup d'éclat et point de repos. »

Il défendait vaillamment ses Frères contre les muni­cipalités qui ne leur faisaient pas justice. En revanche, il exigeait d'eux une observance totale. En 1852, quel­ques-uns s'avisèrent de demander des adoucissements à la Règle. Le Frère François fit venir le rédacteur du ma­nifeste qu'ils avaient rédigé, et le priva de tous les secours spirituels de la Congrégation. Cependant, à la fin du Chapitre, les capitulants lui demandèrent sa grâce et il fut heureux de la leur accorder.

Il connaissait bien la parole de saint François de Sales «Toutes les fois que je me suis fâché, je me suis re­penti. » Il ne se fâchait pas. Le Gier pouvait déborder, comme il le fit en 1847, entrer par les fenêtres du réfec­toire, entraîner aux trois quarts les murs du jardin, me­nacer la maison et inciter chacun à sauver ce qu'il pou­vait, il gardait, au milieu de l'agitation, un calme inalté­rable. Et ce calme, cette patience, ce silence même qu'il aimait tant, ce silence qui est aussi une force, venaient de la tranquillité de son âme.

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