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Possession de soi-même d'autant plus méritoire que le Frère François ne la devait pas à une indolence naturelle. C'était, au contraire, une possession. acquise, une conquête gagnée sur la vivacité du sang et l'emportement de sa nature. Chez lui, la réprimande partait comme un trait. Mais, aussitôt, la douceur de l'admonestation en émous­sait la pointe. Dans son corps débile, il gardait une âme de héros. Et il en est ainsi de tous ceux qui ont cherché à ramener leur nature au plan de la douceur évangélique. Tous les saints sont des forts. Croire que les saints sont affranchis dès leur naissance des misères de la chute et des nécessités non moins misérables de la vie pour se présenter tout beaux, tout parfaits, au regard des autres hommes, est un poncif dont se satisfait l'ignorance. Ce qui peut donner le change à des observateurs superficiels et trop nombreux, c'est que ces saints ont usé, à force de force, si j'ose dire, les aspérités qui continuent chez les autres tempéraments de rester si visibles. Tous les héros ne sont pas des saints, mais tous les saints sont des héros.

Cette sérénité permet à celui qui la possède de toucher à ce sommet où règne la justice. Le Frère François devait y atteindre par la sûreté et la régularité de son ascension. Affamé de vérité, épris de droiture, étroitement respec­tueux de sa Règle, il rendait à chacun, religieux ou laïque, ce qui lui était dû; il savait réprimander, mais ne le faisait que par devoir.

Sans doute sa reconnaissance restait grande envers les bienfaiteurs de l'Institut. Cependant, il serait plus vrai de dire que, l'âme en perpétuel état de reconnaissance, en toute occasion, il avait le don de savoir rendre grâces. Ses paroles étaient reçues comme «paroles de Roi».

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Les vertus seraient moins belles si l'amour à chacune ne donnait sa couronne. Elles ne seraient sans lui que des vertus infirmes; on ne pourrait voir en elles que des abstractions; il ne faudrait plus parler de vertus. L'amour est pour elles le soleil qui met la fleur à la pointe de la tige. Il les vivifie pour qu'elles montent et s'épanouissent. En leur donnant la fleur, il leur donne la grâce qui les rend aimables; en leur donnant la chaleur, il leur donne la force et l'efficacité.

Nous avons vu précédemment quelle était envers Dieu la charité du Frère François. Réalisant pleinement le terme de la loi, sa charité envers le prochain ne faisait qu'une avec celle qu'il pratiquait envers Dieu. Il déplorait l'éloignement des pécheurs et, n'ayant pu partir pour les Missions, il n'aurait pas hésité à donner sa vie pour leur salut. Il priait, il faisait prier constamment pour les âmes du purgatoire et il offrait en leur faveur les maux souf­ferts au cours de sa dernière maladie.

A l'égard de ses Frères, les manifestations de sa déli­catesse et de sa générosité sont sans nombre. Les jeunes, surtout, ont été l'objet. de son affection. Lorsque l'un d'eux, qui devait être un jour Supérieur Général, se pré­senta, encore enfant, à l'Hermitage, le Frère François lui demanda s'il avait l'habitude de «faire quatre heures » et, sur sa réponse affirmative, il lui fit servir un goûter. Un autre, dès sa première entrevue, se présenta après avoir reçu la pluie; le Frère François donna aussitôt des ordres pour qu'il ne prît aucun mal. Un-troisième, dont la dé­bilité passagère était manifeste, fut chargé de provisions et envoyé au Pilat pour s'y reposer et y retrouver des forces. Un jour que les scolastiques étaient montés à ce même Pilat chercher de la mousse pour la fête du Saint­-Sacrement, ils y furent assaillis par un de ces orages su­bits qui sont fréquents dans la région. Alors le bon Frère, qui était aussi un bon père, prévoyant l'état dans lequel reviendraient ses enfants, leur fit préparer un vin chaud qui les préserva de toute suite fâcheuse.

Déférent envers les inférieurs, il disait qu'il ne fallait pas faire attendre les employés à la porte des supérieurs. Au cours des grandes chaleurs, il souffrait de voir ses Re­ligieux porter des bas de drap, alors en usage. Pendant le cruel hiver de 1870 un Frère étant allé chercher, pour chauffer une salle, de la braise de bois chez un boulanger du voisinage, son Supérieur fut affligé de voir les novices travailler dans une atmosphère enfumée et il fit l'impos­sible pour leur donner un chauffage suffisant et sain. Lorsque survint l'inondation de 1849, il crut que trois de ses Frères étaient restés dans le Gier. II accourut, les compta et voyant qu'aucun d'eux ne manquait, il les emmena à la chapelle pour remercier Dieu. Un Frère cuisinier ayant en sa présence réprimandé avec colère un jeune Religieux qui avait accidentellement cassé des assiettes, ce ne fut pas contre ce dernier que vitupéra le Frère François, ce fut contre le cuisinier, parce qu'il s'était montré trop dur pour un adolescent.

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