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n'est pas pour faire échec à l'autorité du Frère François, mais bien pour récompenser une habile per­sévérance, que le Père Champagnat obtint à cette malade la faveur qu'elle attendait de lui. Rentrée chez elle, elle se mit à genoux avec tous les siens pour rendre grâces et vécut trente ans encore, indemne de tout mal.

Cet exemple entre tous confirme l'opinion de ceux de ses Religieux qui disaient du Frère François qu'il n'avait jamais failli à son devoir et l'on comprend qu'à son sujet l'un d'entre eux rapporte la parole de Benoît XIV : «On pourrait canoniser quelqu'un qui a toujours gardé exac­tement sa Règle, sans exiger d'autre preuve de sa sain­teté. »

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De cet ensemble de prescriptions il faut détacher celle à laquelle le premier Supérieur Général attribuait une importance exceptionnelle. En vérité, le Frère François était l'apôtre du silence.

Dans une lettre du 1ier janvier 1853, il dit à ses Reli­gieux : « Si nous voulons parler, prenons le chapitre du silence. » Si l'ironie de cette phrase n'est pas intention­nelle, elle est au moins latente.

Ceux qui savent combien la parole vaine, jetée à tous les vents, peut appauvrir l'esprit et le condamner à la dispersion, savent aussi combien la pensée se condense et s'approfondit à rester silencieuse. Se taire, c'est récu­pérer ses forces intérieures. Les hommes d'action com­mencent par être des hommes de méditation. Le Frère François était un de ces hommes. Il est normal que le verbiage soit banni d'une maison religieuse, asile de paix où l'âme ne devrait à aucun moment être troublée par des résonances étrangères. C'est pourquoi le Frère Fran­çois disait à juste titre qu'une maison où l'on gardait le silence était une maison qui marchait bien.

A l'Hermitage, vallon mystique, le murmure inter­mittent du . Gier, qui traverse l'enclos, peut aider plutôt qu'il ne trouble les colloques intimes que chaque Religieux veut y avoir avec Dieu. Au bout de la petite route qui vient buter au seuil de cette maison vénérable, il n'est que de franchir le porche pour aborder la cour inté­rieure, ceinte de bâtiments du haut desquels une paix immédiate descend sur les épaules comme un manteau. L'âme en éprouve un soulagement. Et les yeux se de­mandent pourquoi manquent à cette cour les arceaux cir­culaires qui suffiraient à en faire un cloître.

Le Frère François eût voulu que le cloître fût au cœur de chacun. Il s'astreignait à des rondes fréquentes, soit dans la maison, soit dans la propriété, et il estimait que si, par ses allées et venues, il pouvait «faire éviter une parole déplacée, Dieu le récompenserait». Le 10 octobre 1870, les novices ayant dû quitter Saint-Genis pour laisser la place aux soldats, cinquante-deux d'entre eux partirent à pied pour l'Hermitage où ils parvinrent à onze heures du soir. La réception tardive n'en fut pas moins affectueuse, mais, comme les arrivants parlaient fort au réfectoire, le Frère François fit une observation sur le silence. Et le Frère Augustalis, qui avait entendu la semonce, rapporte qu'il en gardait une impression ineffaçable. Ses réprimandes étaient rituelles. Que quelques jeunes Frères parlassent dans les couloirs, il survenait et leur commandait : « Bai­sez terre ! » Et le Frère Stanislas Kostka, qui nous rapporte ce trait dont il a été le témoin, ne manque pas d'ajouter que, si impérieuse qu'ait été l'injonction, elle n'allait ja­mais sans être suivie d'une parole douce. Ces remon­trances s'étendaient aux Frères âgés. Elles n'épargnaient pas même les dignitaires de la Communauté, lorsqu'il leur arrivait, comme au commun, d'être délinquants. Mais alors, sa finesse native entrait en jeu. Un jour que, dans un couloir de l'Hermitage, deux de ses Assistants tenaient une conversation, utile sans nul doute, il sortit de sa chambre, les rejoignit et, conseiller prudent, les assura d'une sollicitude persuasive : «Mes Frères, ne craignez-vous pas de vous enrhumer ? Je crois que, pour causer, vous seriez mieux dans votre chambre. » Il aurait pu ajouter : « A bon entendeur, salut ! » Mais les Assis­tants avaient compris.

Le Frère François aimait le silence. Il savait sans doute, à la faveur d'une longue pratique, que Dieu, de préfé­rence, parle à ceux qui se taisent. N'est-ce pas au cours de ces intimités exclusives de toute parole terrestre qu'il a pu écrire ses circulaires inoubliables ?

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