X hits on this document

177 views

0 shares

0 downloads

0 comments

7 / 55

C'est aussi le même jour qu'il abandonne son nom de famille pour devenir le Frère François. Choix intention­nel et délicate déférence, le Patron qu'il élit entre tous et sous lequel s'éternise désormais sa mémoire est celui de sa mère. Le jeune religieux, qui commence à compren­dre tout ce qu'il doit à cette femme admirable, veut être, sa vie durant, désigné par un nom qui, à son cœur au moins, ne cessât de rappeler celui de Françoise Boiron.

Le père du Frère François devait mourir en 1827. Mais sa mère, encore que paralysée et toujours patiente, devait vivre jusqu'en 1844 et assister, avec une lointaine re­connaissance, à l'ascension continue de celui qui restait dans sa pensée le petit Gabriel.

Autour du Père Champagnat, la vie se présentait dif­ficile. Peut-on, sans admiration, se retourner vers ces artisans de la première heure qui besognaient avec lui ? Ce nom, ou plutôt ce titre, leur est dû. L'état primitif de la petite Congrégation était strictement celui de la pauvreté. Les jeunes Frères ne pouvaient se contenter d'une formation qui les initiât à leur tâche d'éducateurs, ils devaient aussi gagner leur vie. Il y fallait du courage. Il y fallait de la constance. Il y fallait de la foi. Dès que l'esprit n'était plus en jeu, les mains devenaient laborieuses. Les nécessités de son existence imposaient à la ruche une activité sans relâche.

Que faisait le Frère François pour soutenir ses forces ? Il chantait. Cantiques, vieux refrains du pays s'envo­laient volontiers de ses lèvres. Et cet envol, indice d'une âme libre et heureuse, incomparable privilège de l'alou­ette qui prend de l'aile au-dessus du labour, avait aussi l'avantage de prévenir les propos bavards, inévitables entre compagnons travaillant côte à côte. Cependant, ceux-ci ne manquèrent pas d'y voir à leur adresse une leçon. Telle n'était certes pas l'intention du Frère Fran­çois, jeune homme au cœur droit, qui ne faisait qu'ap­peler la chanson au secours de son énergie. Mais ses voisins trouvaient dans leur vie commune d'autres rai­sons de lui témoigner leur dissentiment. Moins souvent qu'à leur tour, ils le voyaient courbé sur des travaux manuels, comme la fabrication des clous; plus souvent qu'à leur tour, ils constataient qu'il se livrait à l'étude. Comme cette différence de traitement n'allait pas sans le consentement du Supérieur, ils en concevaient une jalousie bien humaine et ne se privaient pas de le lui faire sentir.

Fallait-il donc voir dans cette exception un trait de favoritisme ? C'est un soupçon qui ne peut pas même effleurer la mémoire du Fondateur des Petits Frères de Marie. Mais, conscient des réalisations qu'il se proposait à brève échéance, il demandait à chacun de ses fils un rendement proportionné à ses aptitudes. S'il réservait davantage te Frère François aux travaux de l'esprit, s'il consacrait plus de temps à lui communiquer ses propres connaissances, c'est que, en toute justice, il devait per­sonnellement donner beaucoup plus à celui dont il pour­rait exiger plus de fruit.

Quant au Frère François, montrant de bonne heure une âme égale, les faveurs qu'il recevait de son Supé­rieur et les morsures qu'il recevait de ses confrères, lui étaient un même bénéfice. Les premières lui offraient une occasion de s'accroître, les secondes une occasion de montrer qu'il pouvait, sans acrimonie comme sans rancune, accepter ces petites persécutions. Auprès du Père Champagnat, il ne songea pas même à s'en plain­dre.

Les jours aidant, l'heure était arrivée où l'élève devait à son tour, nous n'osons dire passer maître, mais dispenser l'enseignement qu'il venait d'acquérir. A La Valla, où il fit ses premières armes, son âge ne plaidait pas en sa faveur, sa taille le desservait plus encore. Pour suppléer autant que possible au prestige que donne la chaire sur le monde des écoliers, il prononçait ses premiè­res leçons juché sur une pierre que dissimulait plus ou moins sa soutane ou sa lévite bleue. Il croyait ainsi se grandir. Mais, pour dominer un auditoire composé de garçons qui auraient pu être ses camarades de jeu, le jeune professeur s'imposait surtout par un ascendant comparable à celui que détient naturellement le frère aîné sur les membres d'une famille nombreuse. Il s'y ajoutait cette dignité que confère l'état religieux. Sans doute, il retrouvait bien vite, aux heures de récréa­tion, la juvénilité fraîche et active de ses douze ans. L'âme pure s'abandonne plus librement aux ébats que réclame la revanche du corps. Toutefois, cette effusion à peine achevée des mouvements indispensables à l'équi­libre de la vie, son caractère sérieux le ramenait à l'étu­de, à moins que ce ne fût à l'oraison, vers laquelle l'in­clinaient ses préférences. Déjà, il s'imposait des mor­tifications. Il en poursuivait, il est vrai, discrètement la pratique, tant il craignait de donner à ses confrères l'apparence de vouloir prendre sur eux un avantage per­sonnel.

Cet accroissement de vertu ne pouvait tout de même manquer de transparaître et de retenir l'attention de ceux qui en étaient témoins. Le curé de Tarentaise en prit occasion pour l'attirer à lui et lui conseiller d'ap­prendre le latin et de s'élever à la prêtrise, comme

Document info
Document views177
Page views179
Page last viewedSat Dec 10 08:54:18 UTC 2016
Pages55
Paragraphs574
Words41963

Comments